AEO 42

Publié le par SJAC

Pourquoi les messieurs ont-ils une voix grave ?

 

En des temps immémoriaux, bien avant que l’homme ne peuplât la terre, existaient deux créatures divines, l’une féminine, l’autre masculine. À cette époque, la créature féminine n’émettait aucun son, faute de disposer d’un organe le lui permettant. Point de cordes vocales ; une membrane lisse obstruait l’intérieur  de sa gorge, ce qui ne la gênait en rien puisque l’on sait que les dieux n’ont pas besoin de nourriture pour exister. Cela représentait même un avantage certain puisque cette créature divine féminine ne perdait pas de temps en bavardages expansifs et superficiels et en avait, par conséquent, beaucoup pour cogiter. En revanche, l’autre créature, masculine, disposait d’un organe vocal très élaboré. Une dizaine de cordes tendues entre les parois antérieure et postérieure de sa gorge lui permettaient de projeter des vocalises aiguës réparties sur plusieurs octaves et il ne s’en privait pas ; troublant ainsi plus souvent qu’à son tour la sereine réflexion de sa divine compagne.

Le couple divin avait pour compagnons un chien et un chat. Un jour, la divine déesse s’exaspéra de voir, encore une fois, le chien en extase devant le raffut que produisait son maître. N’y tenant plus elle lui asséna un violent coup de pied à l’arrière-train. Le chien fort surpris, et finalement aussi peu malin que son maître, se retourna d’un bon et attrapa entre ses crocs… ce qu’il avait justement sous la dent, à savoir le mollet de la déesse. Et il croqua. La douleur incommensurable provoquée par la morsure surprit à son tour la créature féminine. Elle ouvrit grand la bouche, si grand que la membrane obstruant sa gorge se déchira en son milieu. Il en sortit un cri si perçant que le chat se trouvant là à se pourlécher tranquillement sursauta et bondit brusquement sans même regarder où.  Il atterrit dans la bouche béante  de la créature divine masculine en pleine vocalise et y resta coincé.

On dit que depuis ce jour mémorable, les créatures masculines ont toutes un chat dans la gorge, et les féminines poussent de petits cris aigus chaque fois que l’on effleure leurs chevilles.

Emmanuelle Cavarero

Publicité

Publié dans Atelier EcritureS Onex

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article