AEO 41
Période troublée
Je me place à la suite des autres. La file d’attente est déjà longue et je sais qu’il faudra que je patiente longtemps sans être certain que j’obtienne quelque chose. Les personnes qui attendent devant moi sont correctement rangées, plutôt silencieuses, un peu tristes, sans vie, semble-t-il, subissant tous les évènements du moment sans, hélas, pouvoir réagir. Seules quelques plaintes d’enfants qui s’impatientent viennent troubler le lourd silence qui pèse en ce lieu.
Une femme qui se trouve à quelques pas de moi et qui porte son plus jeune enfant dans les bras semble bien fatiguée. Elle est maigre, son visage est pâle, et ses yeux ne semblent plus avoir la force de se fixer durablement sur quelque chose. Je souffre pour elle, mais que faire ? Je lui propose de porter son enfant quelques instants pour la soulager, mais mon intervention n’attire pas son attention.
C’est l’hiver, il fait froid. Un froid glacial qui m’envahit jusqu’aux os malgré plusieurs épaisseurs de lainages et une grosse veste. Le ciel est gris sombre, signe d’un moment triste. Le caniveau qui longe le trottoir est plein de glace, l’eau n’ayant pas réussi à s’écouler à temps dans l’égout.
J’avance un peu, mais je constate que l’attente va être encore longue. Plusieurs fois par semaine j’ai vu ce même scénario et le temps qui passe ne me permet pas de l’accepter. Je me sens soumis, humilié et cette situation me fait souffrir au plus profond de moi. Je perds ma dignité. Que suis-je devenu en quelques années, moi qui étais si dynamique, si entreprenant et qui n’avais peur de rien. Où est passée cette petite flamme qui brûlait en moi ?
Je me sens fatigué et incapable de réagir contre ce système imposé par cette période de bouleversements.
Pour tenter d’échapper à cette longue attente, je ferme les yeux un instant et mes pensées s’évadent.
Et si tout ceci n’était qu’un rêve ? Si tout ceci s’arrêtait là, à l’instant ? Et si je pouvais donner un peu de bonheur à mes enfants en leur apportant de quoi manger décemment !
Jac