Association EcritureS Onex 13

Publié le par SJAC

La chambre
 
 
Il me fallut moins d’une heure pour m’y installer. Je disposais d’un sac de voyage unique en attendant que me fût livrée une malle métallique contenant un complément d’objets et de linges utilitaires, et quelques livres d’étude. Il me fallut moins d’une heure pour comprendre que je ferais tout pour m’en échapper tant le prix de ma liberté enfin acquise me parut soudain démesuré. Six mètres carrés à la décoration déprimante et au confort sommaire. Je commençai par remplacer les rideaux de toile cirée par un tissu à motifs africains bon marché trouvé chez Dreyfus. Au même endroit, j’achetai un tapis à mèches de laine, censé vainement imiter l’aspect d’une peau de mouton et qui cacha en partie le lino abîmé. Plusieurs fois au cours des deux années pendant lesquelles je l’occupai, je tentai de défier l’exiguïté des lieux en modifiant autant que possible l’agencement du mobilier. Et comme il n’était pas question de bouger le lit ni l’armoire à deux portes, je me contentai de déplacer la commode, la table et la malle qui occupèrent tour à tour la place du chevet, de la fenêtre et du minuscule pan de mur près de la porte. Le réfrigérateur en hiver consistait à déposer mes denrées périssables sur le rebord de la fenêtre. Un jour, le temps ayant été exceptionnellement clément, je retrouvai le soir deux côtes de porc teintées de vert fluorescent et je dus les jeter.
Les toilettes, à l’extrémité du corridor, étaient situées à l’extérieur. À la turque et rarement entretenues. Je m’y rendais systématiquement munie d’un sceau d’eau javellisée avec lequel j’aspergeais l’endroit, y compris les murs, le plus haut possible. Un hiver particulièrement rude, la cuve de la chasse et le conduit d’évacuation restèrent gelés durant plusieurs jours.
Le palier donnait sur environ 6 ou 7 chambres comme la mienne. Je ne me souviens pas de tous les occupants. Seulement du maçon portugais qui occupait la première au bout du couloir et qui, chaque vendredi, faisait frire des sardines dont l’odeur envahissait tout le bâtiment. La chambre voisine de la mienne fut occupée par deux ou trois étudiants, dont le dernier me pria plusieurs fois d’écouter ma radio en sourdine. En face de ma porte vivait une petite femme très âgée. En échange d’une chambre encore plus vétuste que la mienne, elle servait de bonne dans un appartement bourgeois, au même étage. Elle s’y rendait par des balcons extérieurs. A chaque fois qu’elle me rencontrait elle entamait une longue conversation de laquelle j’avais beaucoup de mal à me soustraire. Un jour, en l’absence de ses patrons, elle insista pour me faire visiter leur appartement. Je refusai. Une autre fois, me surprenant accompagnée, elle me lança un regard outré et ne m’adressa plus jamais la parole. À la fin de mon séjour, je remarquai un jour qu’elle avait disparu. Sa chambre fut vidée, repeinte, munie d’un lavabo mural tout neuf et bientôt occupée par une très jeune fille aux traits orientaux. Je n’osai jamais m’enquérir de son sort.
Lorsque je touchai mon premier salaire, à l’issue de mes études, ma première dépense fut de faire installer une ligne téléphonique. Ivre de ce nouveau luxe et lassée des attentes laborieuses aux pieds des cabines publiques, j’en abusai sans retenue, jusqu’à la réception de ma première facture, vertigineuse.
Par la suite, le comble du bonheur fut pour moi de déménager dans un petit deux pièces de 27 mètres carrés. Il comprenait un coin cuisine restreint et une vraie salle de bain si exiguë soit-elle. Je goûtai quelques temps les améliorations de ma condition puis en découvris rapidement les inconvénients. Le plus rude étant que toutes mes fenêtres donnaient à quelques mètres à peine sur une voie ferrée très usitée.
 
Emmanuelle CAVARERO
 
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