Association EcritureS Onex 9
La chaise bleue
C’est une chaise ordinaire, de couleur bleue, aux pieds courts, adossée au mur blanc d’une maison d’un village espagnol. Elle aurait tant de choses à raconter…
Chaque matin, dans cette bourgade animée, les commerçants ouvrent leur échoppe dans un joyeux commérage, des voitures klaxonnent, des enfants vont à l’école, des ménagères font leurs courses et des hommes boivent un café dans le petit bar. Jusqu’ici, rien de plus banal !
Vers 11h00, on assiste à un rituel. Une petite vieille, presque centenaire, sort de la maison blanche sise à côté de la boucherie et, s’appuyant sur sa canne, esquisse quelques pas, puis s’assied confortablement sur sa chaise, taillée à sa hauteur. Elle ajuste son châle coloré, contrôle les mèches rebelles de sa coiffure et agite gracieusement son éventail pour se rafraîchir. Et elle regarde et regarde encore, car il y a tant de choses à observer qui lui feront oublier les longues journées d’inactivité.
Quelques minutes passent et déjà un joyeux « hola guapa(1)» retentit : c’est le boucher qui lui adresse un salut matinal, puis une voisine s’approche et l’embrasse affectueusement. Des enfants espiègles lui caressent les mains et reçoivent en échange quelques bonbons. Des ménagères lui racontent les derniers ragots du village.
En fin de matinée, un homme s’approche et l’embrasse tendrement. Tout l’amour d’une mère et toute l’histoire d’une vie se lisent dans les yeux ébènes encore si vifs de l’aïeule : pauvreté, faim, guerre, dur labeur. Maintenant, heureuse, aimée et respectée, elle savoure la quiétude et la douceur de ces moments privilégiés. Elle se lève, adosse consciencieusement sa chaise contre le mur et s’en va, aux bras de son fils, osant quelques pas salutaires à travers la rue, le regard plein de bonheur.
Dans ce petit village catalan, les saisons se succèdent sans grand changement. Il y a toujours le joyeux brouhaha de la rue et l’étal coloré des échoppes. A côté de la boucherie, la maison blanche est encore là, mais depuis l’hiver dernier, la chaise bleue est désespérément vide.
Peu importe, là où elle est, maman Juana est sûrement assise dans un fauteuil capitonné, recouvert de coussins satinés et cousus de fils d’or.
Julianne FARRE
(1)Bonjour ma jolie
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